1848-1999
UN
SIECLE ET DEMI POUR
L'ACADÉMIE
MODERNE
C'est en mars 1847 que l'Académie décide de
créer des «fauteuils», d'en fixer le nombre et de les répartir
entre les classes et les sections. L'Académie prend donc, à partir
de 1848, sa structure moderne.
Normalement l'histoire de l'institution devrait se dérouler
sans heurts, rythmée par de mineurs changements de nomenclature : Académie
royale, Académie impériale, selon la forme du gouvernement de
la France, jamais pourtant Académie républicaine mais, au mieux,
Académie nationale.
L'ACADÉMIE ET LA LOI
Malgré la présence en son sein de juristes,
d'administrateurs, d'édiles et de maintes personnalités fort compétentes,
l'institution académique montre une propension bien réelle à
vivre hors du temps et des lois. En trois siècles les lois changent et
toute société doit se conformer aux règles nouvelles.
Il suffit de prendre pour exemple ce qui advint au début du Second Empire.
De 1840 à 1867 aucune fondation nouvelle ne vient enrichir
l'Académie. Est-ce à cause de cette longue interruption qu'en
1866 la donation des époux Cheuvreux, héritiers de J.J. Ampère,
soulève une curieuse réaction administrative ? Est-ce pour bien
montrer l'évolution de sa toute puissance que l'administration réagit
ainsi ?
Le préfet Chevrau transmet à Paris, avec un
avis favorable, le dossier de la donation Cheuvreux pour la création
du prix J. J. Ampère avec une rente de 1800 F. Or, en réponse,
le ministre de l'instruction Publique (Dumy) signe une lettre dans le plus pur
style bureaucratique : oui les Lettres patentes de 1724 sont bonnes, mais l'Académie
a été supprimée en 1793 ; oui elle fut rétablie
en 1800, mais la personnalité civile n'a pas été mentionnée
et elle n'est qu'une société libre ; oui, en 1814, le roi lui
a bien octroyé le titre de «royale», mais sans que ce soit
«un acte émanant de la souveraineté Royale dans son plein
exercice», alors qu' «une ordonnance royale rendue dans les formes
solennelles d'usage était indispensable». Comme dans sa naïveté,
et son honnêteté, l'Académie avait joint à la demande
un extrait de son budget, le ministère semble prêt à lui
reprendre ses avoirs
Cependant, le bienveillant ministre énonce les conditions
pour régulariser la situation : il faut fournir la liste des membres,
150 exemplaires imprimés des statuts, 3 exemplaires manuscrits du règlement
intérieur et un relevé financier, avec une demande en bonne et
due forme.
L'Académie s'étonne, car elle tend toujours
à vivre hors des règles. Pourtant elle reste obéissante
et, en sa séance du 19 mars 1867, elle approuve ses nouveaux statuts,
son nouveau règlement intérieur et la situation financière
: les documents demandés sont prêts et envoyés. Mais elle
ajoute un véritable mémorandum, trois fois plus long que la longue
lettre ministérielle, car «elle a jugé qu'elle se devait
à elle-même, qu'elle devait à sa dignité, à
son passé, à son avenir, d'exposer à votre Excellence les
motifs qu'elle avait eus de ne pas croire à la nécessité
de nouvellesformalités». Pour cela elle rappelle tous les actes
officiels du XVIIIe siècle (bien qu'abolis en 1793), puis les dons et
encouragements reçus au cours de la première moitié du
XIXe siècle (arguments bien plus convaincants, surtout en ne faisant
allusion qu'à ceux du premier Empire), enfin elle plaide sa fidélité
(on peut trouver l'intégralité de la lettre ministérielle
et du mémorandum académique dans Bonnel, p. 9-21)
L'Académie sollicite donc la reconnaissance d'utilité
publique. Elle obtient par décret impérial du 27 juillet l'autorisation
d'accepter la donation Cheuvreux ; le même décret approuve les
statuts. Ce sera un arrêté du 19 août 1867 qui approuvera
le règlement intérieur.
L'Académie n'a pas perdu la face et reste dans son
univers ; l'administration non plus qui reçoit son dossier et peut ainsi
promulguer décret et arrêté pour reconnaître une existence
à l'évidence légale.
On peut lire sous la plume de Bonnel (p. 22) qu'on «découvrit
dans les archives de l'Académie l'expédition d'une ordonnance
royale, en date du 7 novembre 1839 autorisant l'Académie à accepter
un legs». Bonnel en conclut qu'on lui reconnaît «ainsi»
la qualité d'établissement d'utilité publique. C'est encore
méconnaître la plus élémentaire règle administrative
: ce n'est pas un décret d'utilité publique. On l'envoie cependant
au ministère.
D'ailleurs, lorsque l'autorisation d'accepter le legs Chazière
fut donnée par décret, ce dernier fait référence
aux Lettres patentes de 1725, au décret préfectoral et à
la décision ministérielle correspondante de 1800, enfin au décret
impérial de 1867. L'ordonnance de 1839 n'est même pas mentionnée
puisqu'il ne s'agissait que d'autoriser un legs.
Tous ceux qui souhaitent connaître avec précision
les droits et les devoirs de l'Académie voudront bien consulter l'excellent
rapport établi en 1907 par le bâtonnier A. Dubreuil. Même
s'il s'agit à l'origine de bien définir les règles vis-à-vis
de la bibliothèque, le rapport fait référence à
l'ensemble du patrimoine académique et aux locaux qui lui sont dévolus
; il traite surtout des relations avec la ville de Lyon mais fait aussi allusion
aux droits de l'Etat.
Aujourd'hui rien ne semble avoir changé : la bureaucratie,
toujours imprévisible, accrochée à la lettre de ses règlements,
et l'Académie, toujours hors du monde et du temps, accrochée à
ses privilèges royaux. Tout au plus, peut-on s'étonner de voir,
encore récemment, sur le papier à lettres de l'Académie,
la mention de l'ordonnance ponctuelle de 1839 comme si elle avait la même
importance que les Lettres patentes.
L'ACADÉMIE ET L'INSTITUT DE FRANCE
Au XVIle, mais surtout au XVIlle siècle, les académies
ont souvent cherché à établir des relations privilégiées
avec l'Institut, soit avec l'Académie Française, soit avec l'Académie
des Sciences. Ce sont de véritables traités d'alliance ou d'affiliation
qui sont établis, traités inclus dans les statuts et repris dans
les Lettres patentes officielles.
Les académies représentent tout le savoir de
ces époques et elles éprouvent, plus ou moins, le désir
d'échanger, de coordonner leurs travaux, tout d'abord avec ceux des académies
nationales.
Les plus anciennes associations sont à l'initiative
de l'Académie Française : la première en date est celle
de l'Académie d'Arles, précocement disparue ; ensuite c'est le
tour des académies de Soissons (1674), de Nîmes (1692), puis de
Caen, de Dijon, de Marseille... La liaison avec l'Académie des Sciences
est le fait de Montpellier (1706) et de Bordeaux (1715).
Quant à l'Académie de Lyon, elle n'a jamais
souhaité une quelconque association avec les grandes institutions nationales
et on peut même supposer qu'elle a résisté aux sollicitations
des sirènes parisiennes. Cependant très nombreux sont les associés
ou correspondants, membres de l'Institut; nombreux aussi sont les académiciens
lyonnais, qui, aussi bien correspondants que titulaires, devinrent membres de
l'une des académies nationales.
A mesure du développement des sciences, les sociétés
«savantes» se multiplient et Guizot, ministre de l'instruction publique,
cherche à les fédérer, voire les contrôler : en 1834,
il crée pour cela le «Comité historique». Celui-ci
ne jouera pas le rôle conforme à sa mission d'origine, malgré
les belles paroles ministérielles : «Il faut que les sociétés
savantes reçoivent du gouvernement, protecteur naturel de l'activité
intellectuelle, aussi bien que de l'activité matérielle du pays,
un encouragement soutenu ; de l'autre, que leurs travaux soient effectivement
portés à la connaissance du public. Le plus sûr moyen, je
pense, d'arriver à ce double résultat, c'est d'instituer, entre
ces sociétés et le ministère de linstruction publique,
des relations fréquentes et régulières ».
Plus tard, en 1839, Caumont fondera un « Institut des
provinces » qui servira de comité de direction pour les congrès
des sociétés (géologie, archéologie...). L'actuel
« Comité des travaux historiques et scientifiques » est l'héritier
des institutions que l'Etat chercha à créer pour encadrer l'ensemble
des sociétés savantes. Il perpétue la tradition d'un congrès
annuel.
Pour bien connaître les relations entre les académies
et l'Institut, il convient de se reporter à l'ouvrage de Francisque Bouillier,
académicien lyonnais, qui traite de deux siècles de relations
sous le titre «L'institut et les académies de province» (1879).
Bouillier avait, auparavant, présenté devant l'Académie
une communication portant le même titre, le 29 juin 1857. Il concluait
en quelque sorte en disant : «Que manque-t-il aujourd'hui aux académies
de la province ? Ce ne sont pas les hommes, mais les encouragements, la publicité,
une impulsion d'en haut, une direction commune, c'est enfin l'association au
lieu de l'isolement.»
Il faudra attendre la fin du XXe siècle pour que, sous
l'impulsion passionnée d'Edmond Reboul, secrétaire de la classe
des Lettres puis président de notre Académie, on tisse des liens
réels entre l'Institut et les académies de province, antérieures
à la Révolution.
Le début est relativement modeste : les délégués
de 23 académies de province sont accueillis à l'Institut et participent
à une séance de l'Académie des Sciences morales et politiques
(1989). La première réunion générale a lieu à
Lyon, en octobre 1991, avec la présence des représentants des
cinq académies de l'Institut et de 23 académies de province. On
décide alors de désigner ce regroupement académique sous
le nom de "Conférence nationale des Académies des Sciences,
Lettres et Arts". Il faut cependant attendre 1994 pour que des statuts
soient acceptés, à Rouen dont l'Académie fêtait son
250e anniversaire ; E. Reboul est alors le premier président élu.
La Conférence nationale est vraiment née et ses statuts déposés
dans le cadre de la loi de 1901. Depuis, plusieurs rencontres ont eu lieu soit
à Paris soit dans la ville académique, la plus solennelle étant
celle du 10 octobre 1996 dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne,
avec l'Institut, en présence du chef de l'Etat.
Après un modeste bulletin de liaison, la Conférence
publie même une vraie revue sous le titre «Akademos».
Il est recommandé de consulter l'article de E. Reboul,
retraçant sa communication du 21 avril 1998, et intitulé "Lyon
et les académies de province" : l'historique de la naissance de
la Conférence nationale est complet.