MESDAMES
DE L'ACADÉMIE
Ce titre reprend celuid'une communication présentée
en 1987 par Edmond Reboul.
On pourrait se demander pourquoi faire une place à part
aux académiciennes en cette fin du XXe siècle. Il faut savoir qu'il
a fallu presque les trois siècles pour qu'enfin une femme occupe un fauteuil
de titulaire. Et nous ne suivrons pas L.Boitel qui relègue la gent féminine
à un curieux rôle de spectatrices : «les dames ont par bonheur
une large part dans la distribution des billets d'invitation que fait l'amour
propre académique, et elles reposent, par l'heureuse diversion de leurs
grâces ou de leur toilette, la paresseuse intelligence de l'auditeur qui
parfois se lasse et se perd à poursuivre les développements scientifiques
de certaine lecture» (1836).
Le XVIlle siècle ne voit que trois femmes associées
à l'Académie mais leur réception, lors d'un passage à
Lyon, est marquée par des fastes particuliers. Nous empruntons à
E. Reboul une large part des renseignements les concernant.
Madame du Boccage, née Marie Anne Le Page en 1710 à
Rouen, manifeste très tôt de réels dons littéraires
qu'elle développe amplement après son mariage. Elle écrit
des lettres, des poèmes, des pièces de théâtre. Belle
et charmante, elle est fort admirative d'elle-même : «je crois que
l'encens est une substance salutaire : on m'en nourrit et je m'en trouve bien».
Elle voyage beaucoup. En Italie elle est reçue par diverses académies
et par le pape Benoît XIV. Notre académie ne pouvait moins faire
que de la recevoir à son tour, le 20 juin 1758. Les académiciens
Bory, son directeur, et Bordes, les tout premiers, font assaut d'amabilités,
en vers comme il se doit. Mme du Boccage est nommée Honoraire et des échanges
épistolaires, en vers toujours, continueront avec certains académiciens.
Si les louanges officielles restent dithyrambiques par principe, dans sa ville
natale, l'abbé Yart juge ainsi son poème Le paradis perdu:
«Je compte pour perdus, en lisant ton ouvrage, Le Paradis, mon temps, ta
peine et mon argent.»
Fanny de Beauharnais, née Marie Anna Françoise
Mouchard en 1738, épouse Claude de Beauharnais, oncle du premier mari de
Joséphine, future impératrice. Fanny, ainsi qu'elle s'est rebaptisée
elle même, deviendra la marraine de la future reine Hortense mais se séparera
de son mari pour ne se consacrer qu'aux Lettres. Elle écrit des contes,
des nouvelles, des romans, des pièces de théâtre (sa «Fausse
inconstance» fut un four parfait) et, bien sûr des poèmes.
Au milieu du concert des louanges unamimes, un jaloux écrit :
«Eglé, belle et poète, a deux petits travers
Elle fait son visage et ne fait pas ses vers.»
Lorsqu'en 1782, elle brigue l'honneur d'être reçue
à l'Académie, sa réputation et sa beauté viennent
au secours de sa plume et elle est nommée associée le 14 février
1782. Plus tard elle restera associée à l'Athénée
et continuera à correspondre avec l'Académie.
Marie Victoire Lallié, associée en 1788, nièce
de l'académicien Jean François Lallié, ingénieur,
inspecteur des Ponts et Chaussées, est reçue à la veille
de la disparition de l'Académie, le 31 juillet 1792. La réception
est, une fois de plus, «une fête de la galanterie française»
: Laurencin lit un poème de quatre pages à la gloire de la nouvelle
académicienne et Vasselier ajoute un poème de seulement 43 vers.
Mlle Lallié, fort douée pour la peinture, fait hommage à
l'Académie d'un tableau intitulé "Icare se faisant attacher
les ailes par son père" ainsi que de divers dessins. C'est donc au
titre d'artiste peintre et non d'écrivain que Mlle Lallié est associée
à l'Académie. Mariée en 1793 à son cousin germain
Jean-Marie, fils de Jean-François Lallié, elle le suivra à
Paris puis, en 1799, à Aurillac et ses liens avec notre institution tendent
à disparaître : on la retrouve dans la catégorie des correspondants
en 1836.
Le XIXe siècle semble, à première vue,
plus favorable à l'intégration de femmes dans la vie académique
car on en compte 9 en ce siècle, ce qui reste malgré tout bien peu
important.
Une figure se détache parmi ces dames : Marceline Desbordes
(1786-1859), est née à Douai. Elle débute dans l'opéra-comique
mais doit abandonner le chant et commence à écrire des poèmes.
Elle épouse le comédien Prosper Lanchantin dit Valmore, d'où
son nom de plume, Desbordes-Valmore.
Elle joue au théâtre, en même temps que son
mari, mais si Valmore préfère les tragédies, ce n'est pas
son cas. Ainsi, en 1821 puis en 1824, elle est engagée au Grand Théâtre
de Lyon où elle joue Molière, Regnard, Voltaire et divers auteurs
disparus dans l'oubli. Elle accouche d'une fille, Hyacinthe, le 2 novembre 1821.Les
Valmore voyagent sans cesse : lui rêve de la Comédie Française
mais, en attendant, il est en perpétuelle quête d'engagements. Ils
seront encore à Lyon en 1829-32 et reviendront en 1834, 1837... Elle écrit
alors à une amie : «bénissez Dieu, vous n'habitez pas Lyon».
Il est vrai que les soucis matériels (ils subissent une faillite du Grand
Théâtre) et familiaux (elle a alors trois enfants) sont encore aggravés
par les journées révolutionnaires (1834) ou par l'épidémie
de choléra (1837). Elle peut renchérir : «je deviendrai folle
ou sainte dans cette ville».
Elle a pourtant quelques réelles amitiés locales
: plusieurs dames, (Paule, Balmont, Niboyet ... ), le docteur Dessaix, le baron
Maupetit, des artistes et des lettrés (Pétetin, Berjon, Vingtrinier
... ) et surtout Léon Boitel qu'elle avait connu jeune apprenti pharmacien
et devenu imprimeur. Elle publie ses poésies dans la Revue du Lyonnais
et est associée à l'Académie en 1835.
Après quelques derniers parcours à travers la
France et jusqu'à Milan, Marceline repasse par Lyon en 1839 puis se fixe
définitivement à Paris où elle mourra en 1859.
Marceline Desbordes-Valmore a écrit une importante
correspondance en raison même des ses voyages permanents. Mais surtout
elle est une poétesse de grand renom. L'Académie l'accueille comme
associée en 1835. Avec le temps, elle semble réconciliée
avec la ville où elle a séjourné si souvent : «Lyon!
ville de pleurs pour moi! si vous saviez combien elle est incrustée dans
ma vie, vous auriez la certitude que tout ma consolée, et est encore
frais à mon souvenir, comme la goutte d'eau quifit reprendre haleine
à Celui qui traînait sa croix.»
Poétesse, elle aura de nombreux biographes au cours
du XXe siècle et Auguste Bleton lui a consacré une communication
académique en 1896, «Mme Desbordes-Valmore à Lyon».
Joseph Chinard (ac. 1800-1813) est certainement l'un des sculpteurs
les plus célèbres non seulement à l'Académie mais
à Lyon. Parmi ses élèves on compte Clémence Daudignac,
épouse de Marc Antoine Noyel de Béreins de Sermezy (1767-1850).
Elle débute sa carrière de sculpteur par divers bustes, presque
tous d'académiciens ou de membres de leurs familles (Vitet, Poupar, Dugas-Montbel,
Jordan, Artaud ... ). Au cours de sa féconde carrière, elle réalise
plus de deux cents groupes ou figures. Elle connaît les langues anciennes
et parle plusieurs langues modernes; dans sa maison du 31, place Bellecour,
elle tient salon au bénéfice de l'élite lyonnaise parmi
laquelle de nombreux académiciens, elle reçoit bien des personnalités
de passage ou en exil selon les vicissitudes politiques : Talma, Mesdames de
Krudener, de Staël, Récamier.. En 1818, elle devient académicienne
associée et offre son propre buste modelé de ses mains : «présent
qui a un double prix, comme un double charme, soit par la spirituelle effigie
qui forme la nature du sujet, soit par le mérite de l'exécution».
L'année suivante elle donne à l'Académie une statue, grandeur
naturelle : Platon méditant sur l'immortalité de l'âme;
ce qui lui vaut une médaille académique portant «à
Mme de Sermezy, l'Académie reconnaissante». Si l'Académie
possède encore le buste de Madame de Sennezy à côté
de ceux de Dugas-Montbel, Poupar, Polinière et Artaud, le Platon a disparu
sans laisser de trace.
Le XXe siècle plus favorable à la gent féminine bien
que l'évolution soit particulièrement lente. La classe des Lettres
accueille plusieurs académiciennes correspondantes :
- Mademoiselle de Franclieu (C 1906), historienne
- Marguerite Gonon (C 1968), historienne
- Marguerite Rebouillat (C 1980), historienne
- Andréa Giroud-Abel (C 1987), poète
- Jeanne Marie Dureau (C 1989), archiviste
- Anne Marie Vurpas (C 1990), historienne
- Renée Denier (C 1999), historienne
Au titre des académiciennes associées on compte quelques personnalités
célèbres :
- Christiane Desroches-Noblecourt (A 1978), égyptologue
- Marthe Claire Fleury-Bonetti (A 1981), poète
- Arlette Michel (A 1984)
- Madeleine Ambrière (A 1985), écrivain
- Omar Hayat (A 1999), littérateur
Mais surtout l'Académie du XXe siècle va offrir,
la même année, deux fauteuils à de vraies académiciennes
titulaires et il n'aura fallu qu'un peu moins de trois siècles pour en
arriver là: Danièle Gautheron (ac.1987-1995), chimiste, professeur
à l'université Claude-Bemard, directeur d'un grand laboratoire
du CNRS, trop tôt disparue; Myriam Bros (1987), artiste passée
maître dans l'art des émaux;
-Michèle DEBIDOUR (2000), Universitaire;
-Yvonne LAMBERT-FAIVRE (2000), Professeur à Lyon III;
-Margerite Yon (2000), Archéologue.